lundi 1 mai 2017

Cinq, six bonheurs



"D'après mon enquête, c'est évident que le bonheur, ça ne se voit pas.  On ne peut pas le prendre en photo.  Le bonheur, c'est juste dans la tête."

Parfois, les aléas de la vie vous laisse exsangue, sans plus la moindre once d'énergie, comme lessivé par tant d'émotions déversées.  Dans ces moments-là, le monde continue de tourner, sans vous.  Vous continuer à sourire, à répondre, à mettre un pied devant l'autre mais tout est moins coloré, plus fade, comme passé à la moulinette...  pas du désespoir, non, mais d'une sorte de léthargie qui envahit jusqu'à la plus infime parcelle de votre être.  Un ralenti pareil à celui que s'impose la nature pour se reconstruire et renaître plus belle, plus vive encore au prochain printemps.

- A la belle saison, on y est !  Il est temps de te réveiller ma belle !
- OK !  OK !  Laisse-moi le temps de secouer toute la poussière accumulée, de me déplier, de tourner mon visage vers le soleil, de remettre mes pas dans ceux du bonheur.  

Un bonheur fait de petits riens pourtant extraordinaires, des anniversaires de mariage qui réunissent petits et grands, des petits mots échangés qui valent au centuple les cadeaux les plus onéreux, les éclats dans les yeux de ceux qu'on aime, les sourires qui réconcilient le cœur et l'âme, les promesses de projets à accomplir,...

Et puis, tout au fond, une petite voix qui suggère d'à nouveau se faire plaisir, de prendre du temps pour soi, de se remettre à lire, à écrire, à échanger...

C'est le premier pas qui compte.  Tendre la main et attraper délicatement, de peur qu'il s'envole, un petit roman.  Ce Petit Poche offert par une collectionneuse de beaux mots semble parfait pour ce réveil en douceur.

Il suffit de l'ouvrir...  Je renoue d'abord avec le dessin des lettres, ces traits et déliés noirs sur fond blanc qui forment des mots.  Mes yeux lisent en vrac : "nouvelle", "bonheur", "vacances",...  Je m'en délecte, résiste encore un peu puis capitule enfin et me laisse happer par l'histoire...

Celle de Théophile Philippot, un garçonnet de dix ans à qui son instituteur donne comme devoir de vacances une rédaction sur le bonheur.  Le sujet ne l'inspire guère.  En désespoir de cause, il interroge ses proches qui lui donnent chacun à leur tour une définition qui leur est propre.  L'histoire pourrait s'arrêter là, sur le constat un peu théorique que "le bonheur, ça dépend des gens" mais c'est sans compter sur la vie qui, si on est attentif, apporte toujours une réponse à nos questions.  Dans le cas de notre petit philosophe en herbe, c'est l'expérimentation de ce qu'est le bonheur, pour lui.

Un format de poche pour un petit récit qui fait du bien.  On y renoue avec les plaisirs simples de la vie, ceux qui nous laissent des marques indélébiles sur le cœur et font ce que nous sommes.  Qui pourrait croire qu'en quelques pages, l'auteur puisse mener à bien cette rédaction, en touchant à l'essentiel : la poésie des émotions, les vraies, celles qui se détachent de tout ce qui fait la superficialité de notre société.

Et si le texte s'adresse a priori aux plus jeunes, il m'a touchée en plein cœur, faisant écho à ma propre réflexion en me rappelant que le bonheur, il est là, à portée de main... 

Si vous aussi, vous en avez perdu le chemin, ne fût-ce qu'un instant, plongez-vous avec bonheur dans cet opuscule.


mercredi 1 mars 2017

La Grande Epopée des chevaliers de la Table ronde



Lorsqu'on me demande quels sont les livres qui ont marqué ma jeunesse, immanquablement, L'Enchanteur de René Barjavel figure en haut de la liste.  Ce récit, à la croisée entre l'Histoire et la légende a enchanté mon âme de jeune lectrice éprise de l'idéal chevaleresque, de ses amours tumultueuses et de ses quêtes impossibles.

Aussi, lorsque j'ai eu l'occasion de découvrir cette autre version de la légende arthurienne écrite à destination des plus jeunes, je n'ai pas hésité une seule seconde.  Il me fallait toutefois le temps de pouvoir m'y plonger sans contrainte, histoire de savourer pleinement mes retrouvailles avec ces personnages-amis, Merlin, Arthur, Guenièvre, Morgane, Lancelot,...  Rien de mieux qu'un congé pour entamer ce voyage un brin nostalgique.

Le premier tome de cette Grande Epopée proposée par Sophie Lamoureux s'intitule Arthur et Merlin.  En ouverture, on y retrouve le jeune Arthur qui s’entraîne depuis son plus jeune âge à devenir un grand chevalier.

"D'où lui était venue cette idée ?  Après une nouvelle correction de son frère Keu ?  Peut-être.  Après une nouvelle moquerie de Thor, le voisin ?  Peut-être.  Après l'une des fabuleuses histoires de son père ?  Peut-être.  Ou bien tout cela à la fois."

La mort d'Uther, roi de Bretagne, précipite son destin.  Les révélations se bousculent, les épreuves s’enchaînent, les rencontres se succèdent.  "Ce qui doit être sera" prophétise Merlin.  Arthur est-il prêt à endosser le rôle qui lui est dévolu, celui d'amener la paix dans un premier temps et celui de s'enquérir du Saint Graal dans un second temps ?

Dans cette première partie, divisée en 50 épisodes qui peuvent également être lus à haute voix, l'auteure nous fait découvrir la première étape de son parcours et pose les jalons pour la suite de l'aventure. D'épisode en épisode, de trois à quatre pages chacun, le lecteur ou l'auditeur est tenu en haleine.   Chacun d'eux se termine sur un suspense ou une interrogation qui invite à poursuivre la lecture.  Les titres de ces épisodes renforcent d'ailleurs à merveille cette attente et titillent cette envie délicieuse de connaître la suite. 

Aussi, l'intérêt est maintenu d'un bout à l'autre.  J'imagine très bien l'enfant qui, comme Arthur avec les récits de son père, réclame à cor et à cris qu'on lui lise encore un épisode. 
"Il savait qu'Arthur attendait la suite et il savait aussi qu'une bonne histoire doit se faire attendre pour être vraiment appréciée."

Les illustrations pleine page en couleurs d'Olivier Charpentier qui émaillent le récit contribuent elles aussi à nourrir l'imaginaire des jeunes lecteurs et sont autant de promesses du caractère épique et palpitant de l'aventure qui les attend.

Pour ma part, je me suis laissée happée par le récit, replaçant mes pas dans des chemins jadis parcourus avec délice.  J'y ai redécouvert cette épopée fantastique où, malgré les erreurs humaines, la quête poursuivie est toujours celle du bien même si, comme le rappelle Merlin : "le Bien n'existe pas sans le Mal, ni le Mal sans le Bien".  Une aventure où l'amour, à commencer par celui d'une mère, a une place prépondérante et influe sur les destins.  Un récit où la magie a à la fois un côté merveilleux et inquiétant.  

Bref, on y retrouve, à portée des plus jeunes mais pas que, tous les ingrédients de cette histoire fondatrice qui en a inspiré tant d'autres. Je pense, en littérature jeunesse, à "La Quête d'Ewilan" de Pierre Bottero, "Le livre des étoiles" d'Erik L'Homme ou, plus adulte cette fois, à l'incontournable saga "Games of Thrones". Ici, rassurez-vous, même  si l'auteure nous narre batailles et amours,  le récit ne devrait pas choquer le lecteur.  D'autant que le jeune Arthur, héros au cœur pur s'interroge perpétuellement sur le bien-fondé de ses actes.

Bref, cette version de la légende d'Arthur, c'est certain, ne manquera pas de plaire aux jeunes lecteurs épris d'aventure... C'est sûr, ils en redemanderont, tout comme moi d'ailleurs !

samedi 18 février 2017

Où es-tu,Yazid ?


"Donner un bol d'eau à quelqu'un, c'est plus qu'un symbole, c'est lui apporter un peu de vie.  Et si on a donné un peu de vie à quelqu'un, même rien qu'un peu, peut-on après la lui ôter ?"

Eliott n'est pas un jeune comme les autres.  Dans sa famille, pas de place pour les sentiments et les manifestations d'affection.  Pas de place non plus pour le libre arbitre.  Tout ce qui fait sa vie semble dicté par ce groupe dont font partie ses parents, dont il fait partie lui aussi.  Ces diktats ne lui conviennent plus.  Il a envie de vivre comme les autres : ne plus devoir sonner aux portes pour débiter la "pub" de ses parents et de leurs amis, aller aux anniversaires, porter une veste beige en velours côtelé, aimer et être aimé...

Cependant, toutes ces préoccupations-là passent au second plan lorsqu'il découvre caché dans le cabanon du jardin un jeune de retour d'un séjour en Syrie.  Le choix parait simple, Eliott doit le dénoncer ! Et pourtant, tout devient compliqué lorsqu'il lui offre à boire et à manger et que l'inconnu potentiellement dangereux devient "simplement" un être humain...  finalement peu différent de lui.

Voici un titre à proposer sans hésiter à vos élèves, à vos jeunes ados...

Ils pourront peut-être reprocher à ce texte court son manque d'action.  Le seul suspense du récit se situant dans ce dilemme : Eliott doit-il dénoncer ou non Yazid ?

Pourtant, ils auraient tort de s'arrêter à cette critique car, en effet, ce petit texte d'à peine quatre-vingts pages est intéressant à plus d'un titre.

Tout d'abord, Claude Raucy y revient sur le débat d'actualité autour de ces jeunes partis combattre en Syrie et qui reviennent au pays.  Il l'aborde avec beaucoup d'intelligence puisque son narrateur, loin de juger, est lui aussi victime d'une forme d'extrémisme.  Depuis que ses parents font partie des témoins de Jéhovah, ceux-ci leur dictent comment vivre, comment aimer.  Yazid, lui aussi, est une victime de prédicateurs qui lui ont bourré le crâne avec des idées de salut et de djihad.

Ensuite, il interroge également sur ce qui fait notre humanité, sur ce qui peut nous empêcher de sombrer dans la barbarie.  Par le biais des sujets abordés par les professeurs d'Eliott, il démonte également certaines de nos idées reçues quant à l'accueil des réfugiés.  Il met en garde contre les amalgames en tout genre.  Bref, il fait réfléchir et alimente le débat et c'est tant mieux.

Enfin, même s'il pose davantage de questions qu'il n'apporte de réponses, s'y glisse peut-être un début de solution, "un programme que vous pourriez inscrire quelque part et le garder toute votre vie" propose le professeur de français d'Eliott.  Il s'agit d'une phrase prononcée par Till Ulenspiegel, le célèbre héros de Charles De Coster :

"J'ai mis "Vivre" sur mon drapeau,  Vivre toujours à la lumière."